T-cell Receptor (TCR) De la reconnaissance de l'autre et de l'identité de soi... |
| Créé le 31/03/2005 |
Auteur : JF. Moreau |
(Mis à jour le 31/03/2005) |
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Se référant à deux
propriétés cardinales
du système immunitaire qui sont la spécificité et la mémoire,
les manuels ont consacré les termes immunité acquise ou cognitive
ou adaptative et immunité innée.
Le premier terme et ses variantes
désigne l'ensemble des mécanismes responsables de la spécificité d'action
et d'une large part de la mémoire du système immunitaire, et
par extension les cellules support de ces fonctions.
Le second se rapporte
par opposition à la part des mécanismes immunitaires ne démontrant
aucune spécificité et en général dépourvus
de mémoire.
Dans la pratique médicale, cette dichotomie peut être
grossièrement calquée sur la dichotomie immunité cellulaire
et humorale, versus inflammation. Aux âmes pointilleuses, il n'est pas
inutile de dire que tout ceci n'est qu'un cadre de raisonnement et souffre
des exceptions. Enfin par souci d'oecuménisme, nous pouvons calquer
une autre dichotomie sur les précédentes.
En effet deux volets
des réponses immunitaires au sens le plus large peuvent être envisagés.
Le premier volet se rapportant à l'immunité acquise ou cognitive
ou adaptative, regroupe tout ce qui, dans le système immunitaire, travaille à reconnaître
le monde antigénique dans le lequel tout être vivant existe. En
ce sens, le système immunitaire peut être considéré comme
un organe sensitif, inconscient certes, comme peut l'être le cervelet
par exemple.
Le second volet se rapportant à l'inflammation, décrit
tous les mécanismes effecteurs qui succèdent à cette reconnaissance.
Bien sûr tout ceci est très fortement simplifié, puisque
dans le système immunitaire en mouvement tout est intriqué et
sujet à fortes variations dans le temps. Enfin, transposée dans
le vaste chapitre de l'évolution des espèces, l'immunité adaptative
trouve sa version la plus aboutie chez les mammifères. Ceci n'empêche
pas les couches plus anciennes déposées au cours des derniers
millions d'années de jouer un rôle très important dans
les mécanismes de l'immunité pris dans son sens le plus large,
ceci incluant bien sûr l'immunité innée. Celle-ci est de
constitution plus ancienne, et pour certains aspects fort ancienne car partagée
avec les requins (ce qui n'étonnera personne dans le monde dans lequel
nous vivons !) voire les plantes ! Si nous limitons notre réflexion à l'immunité cognitive
(acquise ou adaptative), il est légitime de se poser la question du
comment de la spécificité et ce sur quoi elle repose matériellement.
Ce chapitre central de l'immunologie, a longtemps agité la sphère
immunologique, et a été à l'origine d'une révolution
conceptuelle en biologie comme nous allons le voir. Ce n'est pas souvent le
cas en immunologie, mais dans ce domaine beaucoup de choses sont maintenant
parfaitement connues dont l'essentiel date de moins de vingt ans.
Pour simplifier à l'extrême,
l'existence tangible de cette spécificité repose sur les lymphocytes
T et B. Deux types de molécules différentes vont jouer ce rôle
autorisant à parler d'immunité cognitive.
Pour le lymphocyte
B c'est l'immunoglobuline ou anticorps, d'abord exprimée à la
surface du lymphocyte B et jouant dans ce cas le rôle de récepteur à l'antigène
(d'où le terme de « B-cell Receptor » ou BCR), puis produite
par le plasmocyte à l'état soluble dans sa version effectrice
telle que nous la retrouvons sur les épithéliums ou dans le sérum.
Pour le lymphocyte T c'est le « T-cell Receptor » ou TCR, exprimé à la
surface cellulaire et dont il n'existe pas de version soluble fonctionnelle.
Il existe deux versions de ce récepteur définissant deux types
de lymphocytes T. Comme ce récepteur est constitué de deux chaînes
protéiques différentes désignées alpha et béta
mais physiquement liées l'une à l'autre, ou bien d'une chaîne
gamma associée à une chaîne delta, ces deux TCR sont trivialement
désignés TCR a b ou
TCR g d et
les lymphocytes T correspondant lymphocytes T ab ou gd.
L'expression membranaire de ces deux hétérodimères
est la marque indéfectible du lymphocyte T à l'exclusion stricte
de toute autre cellule de l'organisme.
Pour simplifier, nous n'envisagerons
dans ce court exposé que le TCR ab.
Ce complexe protéique support
de la spécificité d'action du système immunitaire rentre
dans la composition d'un complexe protéique plus vaste incluant les
six chaînes protéiques constitutives du CD3 (à ne pas confondre
avec le CDR3 qui suit !!) et les corécepteurs CD4 ou CD8. Si le TCR
est responsable des phénomènes de « reconnaissance »,
c'est le complexe CD3 qui fonctionnellement est responsable de la « transduction » du
signal d'activation qui débouche sur la réponse immunitaire.
Un remake de la tête et les jambes !!
A la variété infinie du monde antigénique doit logiquement
correspondre une variabilité du TCR. Comment ces deux molécules
a et b codées dans le génome peuvent être
variables ? Deux
mécanismes de nature génétique sont à l'origine
de la diversité des TCR. De plus la reconnaissance à l'échelon
moléculaire est très subtile pouvant prendre une infinité de
modalités, elle-même responsable d'une variabilité de la
reconnaissance. Cette dernière notion extrêmement subtile en effet,
contient de façon liminale de fait qu'un TCR puisse reconnaître
plusieurs « antigènes » différents, ce qui est bien
le cas faisant de la spécificité un élément relatif.
Là encore pour simplifier, nous ne nous concentrerons que sur la génération
de la diversité de ces molécules.
Depuis une quinzaine d'années des techniques physiques très sophistiquées
ont été utilisées pour percer le mystère de la
structure spatiale, tridimensionnelle, des molécules protéiques.
Appliquées au TCR ab elles
ont permis de « voir » comment
il reconnaît effectivement le petit morceau d'antigène enchâssé dans
les molécules HLA à la surface de la cellule présentatrice
de l'antigène. Au cours de ce contact obligé entre les deux cellules
(lymphocyte T et cellule présentatrice de l'antigène), les deux
chaînes protéiques a et b jouent
un rôle symétrique
et complémentaire. Chaque chaîne possède trois boucles
protéiques entrant en contact avec la molécule de présentation
HLA et le peptide, définissant ce que l'on appelle logiquement les « complementary
determining region » ou CDR. Il faut insister sur le « et » puisque
les deux composantes (HLA et peptide) sont reconnues simultanément par
le TCR. Ce sont donc 6 CDR qui reconnaissent à la fois les berges du
sillon constitué par la molécule HLA et le peptide étranger
( réponse
immunitaire) ou du soi (
tolérance) qui y
est logé. En fait, les CDR 1 et 2 des chaînes a et b reconnaissent
les berges du sillon alors que les deux CD3 des chaînes a et b« palpent » littéralement
le peptide antigénique. En gros, nous pouvons dire que les CDR 1 et
2 de chaque chaîne servent à « positionner » le TCR
sur chacune des berges du sillon (servant de rails) pour que les deux CD3
en position centrale, puissent s'associer ou non avec le peptide antigénique
lui-même central selon les lois de la thermodynamique et selon des contraintes
de formes autrement appelées structurales puisqu'un même peptide
peut prendre des formes différentes selon qu'il est enchâssé dans
un allèle HLA ou dans un autre (mettant ainsi en jeu des TCR différents
et donc des lymphocytes T différents). Pour forcer le trait, disons
que le TCR est une sorte de fer à repasser que le lymphocyte T plaque
sur un hot-dog. La molécule HLA c'est le pain fendu contenant la saucisse
qui est le peptide antigénique. Les six CDR présentent dans l'espace
une surface virtuelle relativement plane cherchant à s'appliquer avec
plus ou moins de facilité au pain et à la saucisse que l'on peut
aussi considérer comme une surface à peu près plane....
Si la semelle du fer à repasser est capable d'une excellente congruence
avec les bords du pain et la saucisse, l'interaction entre les deux va être
durable, et le lymphocyte va s'activer... Victoire, il a « reconnu son
antigène », si tel n'est pas le cas, alors il n'y aura pas de « reconnaissance » et
donc pas d'activation. Si l'organisme ne possède aucun TCR ab capable
de le faire alors l'antigène n'est pas « reconnu », il n'y
a pas de réponse immunitaire, et si cet antigène provient par
exemple d'un virus et bien nous pouvons pronostiquer sans crainte de se tromper
que l'individu va succomber, incapable qu'il est de faire émerger une
réponse effectrice susceptible de bouter hors de ses frontières
l'assaillant. La sommation des différents TCR présents chez un
individu donné constitue son répertoire. C'est sa richesse, c'est
dans cette fantastique boîte à outils qu'il va pouvoir piocher
le moment voulu, les éléments de sa survie dans un environnement
hostile. Si comme c'est le cas dans l'infection par le VIH, ce répertoire
se restreint car les cellules qui en sont le support sont détruites,
alors des « trous » dans les possibilités de reconnaissance
apparaissent. Le répertoire se mite. Quand le gruyère est largement
constitué de trous et qu'il n'y a plus beaucoup de fromage autour des
trous, la cohorte des infections opportunistes peut déferler tranquillement....
Les deux métaphores hot-dog et fromagère sont parallèles
et il n'est pas prévu de gruyère dans le hot-dog !
La genèse des lymphocytes T ab prend
place dans le thymus et correspond exactement à la séquence des évènements
aboutissant d'une part à l'expression membranaire d'un TCR fonctionnel
et d'autre part au respect des lois de la tolérance au soi. La diversité des
TCR est physiquement bien réelle et repose sur deux mécanismes
qui sont la diversité combinatoire et la diversité jonctionnelle.
Très brièvement, les gènes codant pour les chaînes
protéiques a ou b sont
composites. En amont existent plusieurs dizaines de petits gènes distincts,
autonomes, disposés les uns à côté des
autres et appelés gène V pour « variable ». Juste à côté,
en aval, plusieurs dizaines de petits gènes distincts appelés
J pour « joining » sont aussi présents. La première étape
vers un TCR fonctionnel va consister à « mettre l'un à côté de
l'autre un gène V et un gène J » choisis au hasard. Ce
phènomène séminal s'appelle le réarrangement au
terme duquel un nouveau gène est créé. C'est le gène
VJ. Puis un ARN messager est copié comportant le néogène
VJ et en aval le gène C pour « constant », car unique et
codant ainsi pour une portion constante à toutes les chaînes.
Hors les cellules germinales, dans le domaine des cellules somatiques, seuls
les lymphocytes T, à cet endroit de leur génome, et le lymphocyte
B à l'endroit codant pour les gènes des immunoglobulines, sont
capables d'altérer profondément leur patrimoine génétique.
On dit qu'ils réarrangent. C'est cette découverte datant des
années 70 qui a valu le prix Nobel à S. Tonegawa en 1988. Il a
pu faire voler en éclat par la puissance de sa déduction intellectuelle
et par des expériences bien conduites, le dogme jusque là jamais
démenti que les cellules du soma étaient toutes parfaitement
incapables de modifier leur patrimoine génétique. Il faut réaliser
que dans cette sombre affaire, le morceau de génome initialement présent
entre les gènes V et J choisis, est délété, perdu
sans possibilité aucune de retour en arrière. Il n'est cependant
pas totalement perdu, car il se circularise et se dilue dans la population
des cellules filles issues par mitose de la cellule mère. Il faut y
voir là, une circonstance aggravante au fait que chaque cellule puisse
avoir un destin tumoral... un jour... Quasiment chaque lymphocyte T possède
donc un génome différent de l'autre au niveau des gènes
codant pour le TCR. Idem pour les lymphocytes B avec les gènes codant
pour les immunoglobulines. L'appariement au hasard d'un gène V et d'un
gène J génère donc une diversité combinatoire du
néogène VJ qui se monte à un million de TCR différents.
Cependant, le répertoire est plus riche de diversité encore,
de l'ordre d'un facteur 10000. Les mammifères que nous sommes le doivent à la
diversité jonctionnelle. Lors du positionnement côte à côte
des gènes V et J élus, et donc lors de l'excision de l'ADN intermédiaire
contemporaine de sa circularisation, des enzymes gloutons viennent grignoter
en quantité variable les nucléotides présents à l'extrémité aval
du gène V et ceux de l'extrémité amont du gène
J. Comme dans les grandes familles bien nées à un certain point
de leur évolution, les patrimoines transmis par la mère et le père
s'envolent... Cependant, immédiatement après d'autres enzymes
viennent réparer ces « excès boulimiques » et rajoutent
des nucléotides (A, T, G ou C) au hasard là aussi, reconstituant
ainsi une nouvelle jonction terriblement variable celle-là et indépendante
des lois de la transmission génétique des caractères édictées
par Mendel. Sans entrer dans les détails de ce passionnant feuilleton,
ce processus proche de la perfection malgré son inconsistance matériel
induit un coût exhorbitant pour l'organisme et pour le lymphocyte T en
devenir. C'est dire si la pression évolutive qui pèse sur le
système immunitaire est importante et clé pour la survie des
espèces. En effet, le lecteur sagace aura immédiatement perçu
tout le danger d'une telle manipulation du génome. Outre le fait que
les mécanismes de réparation de l'ADN doivent être parfaitement
fonctionnels (d'où les troubles immunitaires chez les patients souffrant
d'ataxie-télangiectasie, par exemple), comme ils sont dus au simple
hasard sur le strict plan de la logique immunologique, ces mécanismes
aveugles entraînent le plus souvent un décalage du cadre de lecture
(le codon de trois nucléotides codant pour un acide aminé). Ce
décalage induit des complications notoires au niveau de la machinerie
de synthèse des protéines aboutissant chez plus de 90% des lymphocytes
en devenir au trépas, faute de ne pouvoir « fabriquer » un
gène correct et donc une protéine correcte !! Seuls les combinaisons
susceptibles d'être traduites en protéines viables, traduisez
TCR fonctionnels, sont conservées. Un lymphocyte exprime en gros 105
molécules de TCR à sa surface, mais ils sont tous identiques
pour un même lymphocyte.
Pour que Margot pleure et que cette fascinante pièce se termine, il
ne reste plus qu'à constater que les boucles contiguës dans l'espace
que sont les CDR 1 et 2 pour chaque chaîne du TCR sont codées
par deux plages nucléotidiques présentes dans le minigène
V. Elles ne sont donc pas accessibles à la fantaisie du hasard et c'est
heureux car par un ultime stigmate de la perfection, elles ne le doivent pas
puisqu'elles codent pour deux portions de la protéines qui doivent être
capables de reconnaître le produit des allèles HLA eux-mêmes fruit
de la transmission sexuée des gènes sans possibilité d'y échapper.
Au contraire, le CDR3 qui a pour mission de reconnaître l'infinitude
des peptides antigéniques est codé par la jonction VJ qui se
trouve « hypervariable » par les jeux du hasard. Ainsi au « hasard » de
la diversité des TCR peut répondre le « hasard » de
la diversité des antigènes. Encore une fois, fruit du processus évolutif
des espèces, cette spéciation bifonctionnelle d'une molécule
force l'admiration lorsque l'on considère les contraintes et la complexité qui
pèsent sur ce système.
Loin de ne représenter que des élucubrations de chercheurs fondamentaux à des
années lumières de la réalité du lit du malade,
les quelques considérations étriquées présentées
au-dessus constituent au contraire le lit rationnel des vaccinations, de la
transplantation, du management des maladies infectieuses et cancéreuses
du futur proche... Entre-autres...
Conflits d’intérêts : l’auteur n’a pas transmis de conflits d’intérêts concernant les données publiées dans ce texte.
Si vous
avez des questions à poser sur ce texte, écrivez-nous.
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